Analyse des 24 actes de 1792 à 1795 retranscrits dans le registre paroissial

Le  22 décembre 1792, l’abbé Guillon a été acquitté  par le tribunal criminel de Niort de son accusation de participation à la révolte du mois d’août. Il a ensuite disparu pendant les deux ans et demi de la période la plus terrible qu’ait jamais connu sa paroisse.

A sa réapparition en juillet 1795, il a retranscrit avec certains de ses fidèles paroissiens 24 actes datés du 27 juin 1792 à avril 1795  : 20 sépultures, 3 baptêmes et un mariage. Nous allons étudier en détail ces actes qui,  recroisés avec d’autres documents, vont nous révéler une partie des drames qui se sont abattus sur Pugny qui a alors connu la perte de plus de 40% de sa population.

Un livret de registre paroissial avec 24 actes retranscrits par l’abbé Guillon.  

Les registres paroissiaux disponibles aux archives des Deux Sèvres comprennent un livret qui débute de la façon suivante : « Registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse Saint Pierre de Pugny contenant douze feuillets notés et paraphés par nous soussignés contenant les années depuis (17)92 jusqu’à (17)95 ».

Signé : Jacques Grimaud, François Chabot, Pierre Drillaud, Jacques Sionneau.

Entête du registre paroissial de Pugny pour les années 1792 à 1795 précédant les actes retranscrits au retour de l’abbé Guillon. AD79 BMS Pugny 1792-1804 Vue 1/175

Qui sont ces signataires ?

3 ont 50 ans ou plus. Ce sont des piliers de la communauté villageoise. Le plus jeunen’a que 30 ans, mais il est un des deux capitaine de paroisse qui a dirigé les combattants vendéens de Pugny dans les combats.

Jacques Grimaud(?-?) : son acte de mariage le 31 janvier 1764  à Pugny l’identifie comme tisserand. Nous n’en savons pas plus sur lui mais il est un personnage de confiance pour l’abbé Guillon puisqu’il signe 15 des 24 actes.

Jacques Sionneau (1730-1800) est un notable de la paroisse de Pugny, fils d’un fermier général protestant de la seigneurerie de Chateauneuf (voir cet article).  Il est le cousin de Louis Fradin dont l’acte de sépulture est l’un des 24 retranscrits.

Pierre Drillaud (1765-1813) est un combattant vendéen, capitaine de la paroisse de Pugny, habitant à la Baraudière. Cette figure importante de la communauté villageoise a longuement caché chez lui l’abbé Guillon durant sa période de clandestinité.

François Chabot (?-?) tisserand, est le beau-père de Pierre Drillaud. Lors de son mariage à Pugny le 17 octobre 1764 il est serviteur domestique.

Suivent les 24 actes. Ils ne sont pas rédigés dans l’ordre chronologique, ce qui semble indiquer que cette retranscription s’est faite progressivement en rassemblant les souvenirs des témoins.

Relevé du registre paroissial de Pugny 1792-1795 des 24 actes retranscrits après le retour de l’abbé Guillon. 13 premiers actes

 

 

Relevé du registre paroissial de Pugny 1792-1795 des 24 actes retranscrits après le retour de l’abbé Guillon. 11 derniers actes.

Pour analyser d’une façon plus fine ces 24 actes, nous allons les scinder en 5 catégories. 

1 ère catégorie : 5 actes qui retranscrivent des cérémonies effectuées par 3 autres prêtres.  

Trois baptêmes, un mariage et une sépulture ont été effectués par trois autres prêtres.

Guéniveau, vicaire de Courlay a baptisé Pierre Texier (25 juin 1793)  avant de marier le 9 août 1793 ses parents Louis Texier et Marie Fradin.  Il a également baptisé Pierre Merceron (12 juillet 1793), fils de Pierre Merceron .

Louis Guéniveau (vers 1761-1821) est alors un prêtre réfractaire qui deviendra curé dissident de Combrand. Il a passé toute les guerres de Vendée caché dans le bocage. Les cérémonies qu’il a effectuées à Pugny se situent pendant l’été 1793, période où l’armée vendéenne contrôle le bocage bressuirais à l’exception du début juillet ou une incursion du général républicain Westerman, parti de Parthenay se termina par une lourde défaite le 5 juillet à Châtillon sur Sèvre (Mauléon).

On peut présumer que Louis Texier (1763-1825) est un combattant vendéen, comme ses frères Pierre (1765-1803) et Jean (1759-1815).   Cette famille Texier est originaire de la Tardière (Vendée) La marraine du bébé, Jeanne Grellier est la femme de Jean Texier. Elle est originaire de Chateauneuf de Largeasse. A noter que son père Jacques Grellier, métayer du marquis de Mauroy,  y sera tué le 29 octobre 1793.

Marie Fradin (1770-1834) est la fille de Louis Fradin, marchand du bourg de Pugny qui sera tué le 10 avril 1794, la sœur de René Fradin qui dirigera une émeute anti-républicaine en 1798 à La Chapelle Saint Laurent,  la belle soeur d’Antoine Archambault, combattant vendéen  de la Chapelle Saint Laurent,  et la cousine germaine du fameux Jacques Maupillier, combattant  de Boismé  qui a inspiré la cinéscénie du Puy du Fou. Bref, tous les indices montrent que le couple Texier-Fradin est au cœur d’une parentèle très impliquée dans la révolte vendéenne.

Pierre Merceron  (1752-?), père de l’enfant baptisé, est un tisserand marié en 1790 à Marie Jeanne Joly (?-1811). On retrouve souvent sa signature sur des actes paroissiaux. A noter  que la marraine de l’enfant, Rose de la Piérière, est la servante de l’abbé Guillon qui semble donc être resté sur place après sa disparition début 1793.

 

Gautier, vicaire de la Chapelle Saint Laurent a fait le troisième  baptême (Louis Cogné, fils de Jacques et Jeanne Tranchet) en juillet 1794.

  • Renou, curé de Saint Pierre des Herbiers y a enterré le 25 septembre 1793 Pierre Bisleau, 28 ans, habitant de Pugny.

19 actes, tous de sépultures, sont la transcription de cérémonies effectuées sans prêtre.

4 concernent des femmes, 15 des hommes.

3 groupes de dates (octobre 1793, 10 et 12 avril 1794, 12 mai 1794) concentrent 11 des 19 enterrements.

Octobre 1793 : 4 victimes de la colonne de l’adjudant général Desmarres? 

Le premier groupe comprend :

  • Marie Gautier(16 ans) inhumée le 20 octobre 1793
  • Jacques Brossard (20 ans) inhumé le 21 octobre habitant du bourg de Chanteloup
  • Jeanne Chamard (40 ans) inhumée le 29 octobre habitait à Montifaut de Pugny.
  • Françoise Denis (85 ans) inhumée le 29 octobre. Elle est la grand-mère de Marie Gautier. Elles habitaient ensemble à Largeasse au moulin de la Sapinaudière.

Cette période correspond à l’entrée massive des troupes républicaines dans le bocage bressuirais en provenance de Parthenay, la Châtaigneraie et Thouars.  Elles ont pratiqué la technique de la terre brûlée pour provoquer la panique des populations civiles et gêner les mouvements des troupes vendéennes. Les 9 et 11 octobre,  deux batailles au moulin aux chèvres et  à Châtillon (Mauléon) ont consacré l’éviction de l’armée catholique des Deux-Sèvres. Elle sera battue à Cholet le 17 octobre et passera outre-Loire dès le 18, laissant toute la Vendée militaire à la merci des exactions des armées républicaines.

On sait qu’une colonne de l’adjudant général Desmarre à brûlé à cette période Chateauneuf de Largeasse, les dépendances du château de Pugny et le village de la Rue. Le moulin de la Sapinaudière est entre Chateauneuf et Pugny. A travers ce faisceau d’indices, on peut donc légitimement penser que nous avons ici affaire à  4 victimes de l’unité commandée par Desmarre. A noter que trois des victimes sont des femmes. Ce sont les seules victimes féminines présumées identifiées à Pugny.

Avril 1794 : 4 victimes de la colonne républicaine qui a détruit le bourg de Pugny?

La deuxième série comporte 4 noms :

  • Louis Fradin (60 ans) du bourg de Pugny, inhumé le 10 avril
  • Pierre Neau (48 ans) sabotier du bois de Chanteloup de Pugny, inhumé le 12 avril
  • Jacques Baudin (45 ans) du bourg de Pugny, inhumé le 12 avril
  • Louis Renaudeau (54 ans) métayer à la Maupetitière de Pugny, inhumé également le 12 avril

Dans quelle circonstances ces 4 hommes relativement âgés sont-ils décédés?

Pour Louis Fradin, on sait que sa maison du bourg a été été brûlée en avril 1794. L’incendie à cette période est mentionné dans le registre d’indemnisation des destructions de la guerre de Vendée de 1811 (AD 79, cote M606). Son fils René Fradin fait partie des propriétaires alors indemnisés. Louis Fradin aurait-il été tué lors de l’incendie du bourg qui a détruit sa maison? C’est bien possible mais nous n’en aurons jamais la preuve. Le 27 juin 1816, une pension de 50 francs sera attribuée à sa femme Catherine Paynot Bardonnière comme veuve de guerre.

Extrait de la demande d’indemnisation de René Fradin (AD 79 M606) indiquant la date de destruction de la maison familiale.

Pierre Neau, Jacques Baudin, et Louis Renaudeau sont tous les trois mentionnés comme morts le matin du jour de leur inhumation. Cette mention semble faire référence à une exécution (les enterrements à l’époque se faisaient le lendemain ou le surlendemain du décès). Étaient-ils otages ?  Ont-ils été surpris par une patrouille alors qu’ils se cachaient  ? Ont-ils attaqué un détachement pour protéger la fuite de  leurs proches? Nous ne le saurons probablement jamais.

La veuve de Pierre Neau bénéficiera également d’une pension de 50 francs en 1816 (AD 85 SHD XU-39-24)

Ces 4 victimes seront rapidement vengées. Le 18 avril, jour du vendredi saint, les soldats vendéens du général Marigny mettront en pièces une colonne républicaine de hussards à Boismé (voir article concernant cette bataille). On sait par la  pension d’invalidité du soldat vendéen Pierre Savin que les combattants de Pugny participaient à ce combat.

12 mai 1794 : nouvelles exactions républicaines ou règlement de compte vendéen?   

3 sépultures du registre sont en date du 12 mai 1794 :

  • Pierre Pol (55 ans) maçon de la Chapelle Saint- Laurent
  • Jacques Mesnard (38 ans) marchand de la Championnière de La Chapelle Saint Laurent
  • Henry Mimault (âge non mentionné) sabotier au bourg de Pugny

Ces trois inhumations à la même date font penser à une nouvelle exécution d’otages ou un nouveau combat. Mais un détail fait douter des circonstances : Jacques Mesnard,  marchand à la Championnière de La Chapelle Saint Laurent,  est mentionné comme témoin lors du procès de  Louis Gauffreteau, maçon de la Chapelle Saint Laurent, combattant vendéen jugé et condamné à mort à Niort le 3 décembre 1793 pour avoir été à la tête d’une bande chez le nommé Ménard à la Championnière, et l’a menacé de le tuer ainsi que ses enfants, s’il ne livrait pas tout ce qu’il avait chez lui. ( A. Proust, la justice révolutionnaire à Niort,  page 45, édition 1874).

Ces trois nouvelles victimes auraient-elles  été victimes de représailles vendéennes pour avoir collaboré avec les autorités républicaines ?