Une famille de Pugny et la guerre de 1914-1918

La commémoration du centenaire de la guerre 1914-1918 est l’occasion de rendre hommage aux soldats de Pugny morts au combat, à ceux qui sont revenus meurtris par les horreurs des tranchées, diminués physiquement par les privations et les maladies, mais aussi à leur proches restés au village qui ont du faire face aux travaux des champs alors que les hommes les plus forts et les plus  expérimentés étaient partis.

Nous racontons cette histoire à travers la famille de Marie Léontine Beaujault, née au château de Pugny en 1857 et décédée en 1898, mariée en 1877 à Jean Baptiste Poignant, né à Pugny en 1851 et décédé en 1926. Une partie de la famille de Marie Léontine et Jean-Baptiste (enfants, petits enfants et arrières petits enfants ) a habité au château jusqu’au début des années 2000. Leurs descendants  en exploitent encore les terres. La découverte d’anciennes photos de famille il y a quelques mois nous permet d’illustrer cet article.

Marie Léontine et Jean Baptiste, installés au Logis de Pugny, ont eu 10 enfants.

Jean Baptiste Poignant (1851-1926)

 

 

 

Jean Baptiste Poignant est devenu veuf le 14 octobre  1898 après le décès brutal de Marie Léontine le jour du premier anniversaire de Clovis, leur petit dernier. Les dix enfants avaient alors 20, 18, 16, 14, 13, 10, 7, 5, 3 et 1 ans. Les aînés durent se dévouer pour aider leur père et élever les plus petits. En 1914-1918, 6 de ses fils et ses 2  gendres ont été progressivement mobilisés. 1 fils et et un gendre, Raoul Poignant et Marcel Brossard, furent tués. De mai 1917 à janvier 1919, Jean Baptiste Poignant et son fils Clovis furent les seuls hommes à peu près valides à tenir la ferme du Logis tout en assistant les 6 filles et belles filles dans l’exploitation de  leurs fermes respectives … On imagine toutes les peines et fatigues engendrées par cette époque terrible.

L’aîné de la famille, Marcel Poignant, né en 1878, a fait toute la guerre. Il a été mobilisé du 6/08/1914 au 30/01/1919. Il avait fait un service militaire d’un an en 1899-1900 (durée par tirage au sort).

Marcel Poignant en 1915

Marcel s’est marié en 1901 à sa cousine Berthe Papot (1882-1956) venue à Pugny en 1898 pour  aider son oncle et ses cousins après le décés de Marie Léontine.  Ils avaient lors de la mobilisation 3 enfants âgés de 11, 8 et 5 ans. Marcel a débuté la guerre dans un régiment de l’armée territoriale. Ces unités étaient composés d’hommes âgés de 34 à 49 ans qui étaient appelés les « pépères ». Les territoriaux effectuaient les travaux de terrassement, de fortification, de creusement et d’entretien des tranchées. Ce sont aussi eux qui ravitaillaient les soldats en première ligne, s’occupaient des prisonniers, enterraient les morts. Marcel Poignant a été hospitalisé en août 1915 pour une méningite cérébro-spinale. Après une longue convalescence et sans doute diminué physiquement, il a été affecté en mars 1916 au 1er groupe d’aérostation de Saint Cyr. Ces groupes situés à l’arrière des premières lignes faisaient voler des ballons captifs d’où on pouvait observer les tranchées et l’artillerie allemande. Marcel Poignant est décédé en décembre 1929 au château de Pugny.  Il était rentré physiquement diminué de la guerre. Berthe habitera la ferme du château avec ses deux fils  jusqu’à sa mort en 1956.

Le deuxième fils , Eugène Poignant né en 1880, a été incorporé en novembre 1901 pour son service militaire et aussitôt réformé pour « astygmatisme myopique ». En décembre 1914, alors que les premiers mois de guerre ont provoqué de lourdes pertes, il repasse en conseil de révision et est à nouveau réformé. Il faut attendre le 2 avril 1917, pour que de nouveaux besoins d’hommes provoquent une nouvelle sélection. Eugène est alors déclaré apte au service auxiliaire du 114ème régiment d’infanterie de Saint Maixent. Il laisse sa femme à Pugny avec ses enfants âgés de 7, 5 et 2 ans. Il est rapidement affecté au dépôt général de Thouars où il passe le reste de la guerre et est démobilisé le 10 février 1919. Il a habité toute sa vie au Logis de Pugny et y est décédé en 1940.

Eugène Poignant, sa femme et ses 4 fils vers 1920
Marceline Poignant Dieumegard et ses enfants vers 1915
Gustave Dieumegard pendant la guerre.

La troisième de la fratrie, Marcelline, née en 1882, s’est mariée en 1903 à Gustave Dieumegard, né en 1874. Ils se sont installés dans une ferme à La Chapelle Saint Laurent, et eurent 4 enfants. Le dernier accouchement de Marcelline  en 1911 fut très pénible et la laissât physiquement très diminuée. Des jumelles qu’elle eut à cette occasion, une décéda au bout de quelques semaines. Gustave Dieumegard fut mobilisé dès le 7 août 1914 jusqu’au 4 janvier 1919, laissant sa femme physiquement fragile avec trois enfants de 10, 6 et 3 ans. Incorporé dans le 67ème régiment d’infanterie territorial de Parthenay, il changea 5 fois d’affectation dans ce type d’unité pour finir la guerre dans un groupe d’aviation à partir de janvier 1918.  Marcelline, très affaiblie, mourut en 1925. Gustave vécut à La Chapelle Saint Laurent jusqu’à sa mort en 1953.

Urbain Poignant en 1917 ou 1918

Quatrième enfant de la famille né en 1884, Urbain Poignant effectua son service militaire à partir du 9 octobre 1905. Il fut réformé dès le 13 novembre pour une arthrite au coude gauche contractée en service. Marié en 1908 au Breuil Bernard à Françoise Brossard. Installés à la Girauderie de cette commune, ils n’eurent qu’un fille née en 1911. En 1914, Urbain passa devant un conseil de révision qui l’incorpora seulement à partir du 25 mai 1915 en tant qu’auxiliaire au 114ème régiment d’infanterie  de Parthenay, puis au 16ème  régiment d’infanterie  en février 1917. Le service auxiliaire représentait les hommes en moins bonne santé qui ne pouvaient être envoyés au front mais qui étaient quand même mobilisés. Ils pouvaient être employés dans les hôpitaux, à la réparation du matériel, à la construction des bâtiments militaires, dans l’exploitation des voies ferrées ou des lignes télégraphiques …Urbain fut démobilisé le 24 février 1919. Françoise décéda jeune dans les années 1920. Urbain quitta la région pour rejoindre sa fille Renée et son gendre Auguste Coutaud dans les années 30 en Charente. Sa date de décès nous est inconnue.

Jean Batiste Poignant en 1917 alors prisonnier en Allemagne

Cinquième enfant de la famille né en 1885, Jean Baptiste Poignant effectua son service militaire de deux ans dans l’artillerie d’octobre 1906 à septembre 1908. Marié en 1912 au Breuil Bernard à Augustine Motard. Il fut mobilisé dès le 3 août 1914 au 3ème régiment d’artillerie quelques jours avant le 1er anniversaire de son premier fils, Hubert. En 1915, il fut évacué pour maladie du 6 janvier au 10 mars. Le 6 mars 1916, il fut fait prisonnier à Régnéville au début de la bataille de Verdun. Il raconta longtemps  que lors de son transfert en arrière du front il traversa une longue bande de terrain jonchée de cadavres de soldats français tués lors des premières attaques allemandes. Maintenu en détention dans les camps d’Eglosheim puis de Munsingen près de Stuttgart, il fut démobilisé le 26 février 1919. Il eut un second fils, Roger, en 1921. Installé au Breuil Bernard,  il y décéda en 1961 après en avoir été le maire.

Sixième de la famille, André Poignant  est né en 1888. Encore enfant il fut atteint par la poliomyélite qui le laissa assez lourdement handicapé, pouvant se déplacer difficilement ou avec un vélo adapté. De ce fait, il ne passa pas le conseil de révision, ne fit pas son service militaire, et ne fut pas mobilisé en 1914. Il resta à partir de 1917 un des seuls hommes de la famille avec son père Jean-Baptiste et son frère Clovis. Malgré son handicap, il ne cessa de rendre service. A partir de 1929, resté célibataire, il habita au château de Pugny avec sa belle sœur Berthe, veuve de Marcel Poignant et ses neveux.  Il est décédé en 1972.

 

Photo prise vers 1898. André Poignant est assis au centre avec sa sœur Marie à sa gauche. Les adultes sont l’instituteur de Pugny et sa femme. Les autres enfants ne sont pas identifiés.

 

Marcel Brossard vers 1909
Marie Léonie Poignant Brossard et ses deux fils en 1920

Septième de la famille, Marie Léonie Poignant est née en 1891. Elle s’est mariée à Marcel Brossard (né en 1887 à Clazay) en 1912. Marcel Brossard  a effectué de 1908 à 1910 deux ans de service militaire au 125ème régiment d’infanterie de Poitiers. Marcel et Marie eurent leur premier fils, prénommé comme son père, en juillet 1913. Marcel fut mobilisé le 4 août 1914 au 114ème régiment d’infanterie de Saint Maixent et laissa Marie qui était enceinte. Il partit au front le 26 août. Il fut évacué le 31 octobre 1914 sans doute pour blessure.  Il repartit au front le 9 mars 1915 deux  semaines avant la naissance de son second fils Raymond. Il fut porté disparu le 10 mai 1915 à Loos (Pas de Calais). On ne retrouva probablement jamais son corps. La date de son décès fut fixée au 10 mai 1915 par jugement du tribunal de Parthenay le 21 décembre 1920. Marie est restée veuve et a vécu à la Maupetitière de Pugny jusqu’à son décès en 1961.

 

Raoul Poignant début 1914

Huitième de la famille, Raoul Poignant est né en 1893. Il est incorporé pour son service militaire au 49ème régiment d’artillerie de Poitiers le 28 novembre 1913. Raoul est encore au service militaire lors de la déclaration de guerre du 3 août 1914. Dès les tous premiers jours son régiment est envoyé en Lorraine près de Nancy. Pendant 4 ans, il va ensuite combattre sur la  Marne, en Belgique, en Artois, à Verdun, au Chemin des Dames, en Champagne puis dans la Somme. Le 18 avril 1918, à Gentelles, près d’Amiens,  Raoul Poignant est tué en pleine bataille alors qu’il alimente son canon de 75 qui explose.

Moïse Poignant en 1915 ou 1916

Neuvième de la famille, Moïse Poignant est né en 1895. Pour faire face aux nombreuses pertes des premiers mois de guerre, la classe 1915 à laquelle appartient Moïse est appelée avec 10 mois d’avance.  Il est incorporé le 17 décembre 1914 au 77ème régiment d’infanterie de Cholet. Il part pour le front le 6 mai 1915 dans le Pas de Calais, à quelques kilomètres de l’endroit où son beau frère Marcel Brossard sera tué 4 jours plus tard. En avril 1916, le 77ème RI se retrouve à Verdun. Le 6 mai Moïse est blessé au pied droit à la Côte 304. Nommé soldat de 1ère classe, il rejoint le front le 19 septembre 1916 au 327ème régiment d’infanterie dans la Somme puis début 1917 au Chemin des Dames. Le 19 juillet, Moïse est nommé caporal et son régiment s’installe en Belgique près d’Ypres. Le 28 juillet il est victime d’une attaque au gaz et évacué. Il revient le 13 août. En 1918, le 327ème est envoyé dans la Somme, puis dans l’Aisne. Le 1er octobre, Moïse est encore blessé au Chemin des Dames. Pour lui la guerre est finie, mais il est renvoyé dans son régiment le 20 novembre et ne sera démobilisé que le 19 octobre 1919. Moïse Poignant a été cité 2 fois à l’ordre de son régiment ce qui lui a permis d’obtenir la Croix de guerre en avril 1918 puis la Médaille Militaire en décembre 1930. Revenu à la vie civile, il s’est marié à Yvonne Geffard en janvier 1921. Ils vécurent à Moncoutant et eurent une fille née en 1923. D’une santé fragilisée par les séquelles de l’attaque au gaz de 1917, Moïse est décédé en 1948 à l’âge de 53 ans.

Moïse Poignant, deuxième à gauche, avec les hommes de sa section de mitrailleuses, à la fin de 1917 ou en 1918

 

 

Clovis Poignant en 1918

Dixième de la famille, Clovis Poignant est né en 1897. Le jour de son premier anniversaire, sa mère est décédée subitement. La classe 1917 de Clovis a été appelé dès la fin 1915. Le conseil de révision l’a alors exempté pour « tuberculose pulmonaire ». En 1916, Clovis est repassé à nouveau devant le conseil de révision et a de nouveau été exempté. Bien que physiquement fragile, Clovis a été un des seuls jeunes hommes valides de Pugny pendant pratiquement trois ans. Il tenait avec son père la ferme du Logis, tout en aidant ses sœurs et belles sœurs dont les maris étaient mobilisés. Il a  passé ces années de jeunesse à énormément travailler. Il savait notamment faire le pain et a de ce fait cuit de nombreuses fournées pour toutes les familles du bourg. Marié en 1920 à Adèle Baudu, ils eurent 4 garçons et vécurent à Chanteloup, Moncoutant puis Terves. Sa tuberculose s’est résorbée et il est décédé en 1980, à l’âge de 83 ans. Il ne parlait que très peu des raisons de son exemption militaire en disant qu’il avait été dispensé parce qu’il avait déjà 6 frères sous les drapeaux.

Ainsi prend fin l’histoire de la famille Poignant-Beaujault de Pugny durant la première guerre mondiale. Le 11 novembre 1918, l’hécatombe s’arrêtait après avoir coûté la vie à 1 400 000 soldats français. Les blessés se comptaient par centaine de milliers. Bien d’autres revinrent avec des séquelles ( maladies, gazage, traumatismes…) qui écourtèrent leur vie. Les fatigues de ces années terribles entraînèrent également une santé fragile pour de nombreuses femmes qui durant plus de 4 ans durent faire face seules avec les anciens et leurs enfants adolescents à des taches domestiques écrasantes.

Merci à tous ceux qui m’ont transmis les photos permettant d’illustrer cet article et de faire revivre tous ces soldats et habitants de Pugny.

J-Ph. Poignant

Histoire de la famille Poignant Beaujault en 14-18