L’enfer des guerres de Vendée à Pugny (1792-1795) : 3ème partie

Après avoir découvert dans les 24 actes transcrits en 1795 par l’abbé Guillon les victimes  d’exactions républicaines à Pugny en octobre 1793 et avril 1794,  nous allons désormais évoquer une nouvelle date qui illustre bien la complexité de la guerre civile.

Un dicton dit que « la vérité pure et simple est  rarement pure et jamais simple ». On peut aussi l’appliquer aux guerres de Vendée.

12 mai 1794 : encore trois nouvelles morts violentes.   

3 sépultures du registre paroissial de 1792-1795 sont en date du 12 mai 1794 :

  • Pierre Pol (environ 55 ans) « maçon de la Chapelle Saint- Laurent mort en cette paroisse le douzième jour ou environ du mois de mai »
  • Jacques Mesnard (38 ans) marchand de la Championnière de La Chapelle Saint Laurent, « décédé d’hier ».
  • Henry Mimault (âge non mentionné) sabotier au bourg de Pugny, « mort de la veille ».
Acte de sépulture de Pierre Paul (AD79 Pugny BMS 1792-1804, vue 3/175)

Contrairement aux événements d’octobre 1793 et d’avril 1794, ces trois inhumations à la même date ne sont pas écrites en continu et sont dispersées sur trois pages différentes, comme si la mémoire des témoins avait du mal à remonter. . .

Que se passait-il en mai 1794 dans les environs de Pugny ?

Et bien on en sait peu de choses. Sur toute la Vendée militaire, la politique de destruction systématique et d’anéantissement des colonnes infernales républicaines du général Turreau, exécutée  depuis la fin janvier 1794, est un échec militaire. Turreau va être démis de ses fonctions le 18 mai. Depuis leur sévère défaite du 18 avril à Boismé, les troupes républicaines semblent avoir évacué le bocage bressuirais. A Largeasse, et la Chapelle Saint Laurent, les officiers d’état-civil républicains ont cessé  leurs fonctions, avec un dernier acte le 30 mars à la Chapelle Saint Laurent (AD 79 en ligne NMD 1793-an VIII, vue 16/76 et 52/76) , et le 17 mars 1794 à Largeasse (AD 79 en ligne NMD 1793-an III, vue 28/35). On peut donc penser qu’en mai 1794,  Pugny et les environs sont plus ou moins sous le contrôle des soldats vendéens du général Marigny et de Louis Richard. La population traumatisée par de multiples exactions depuis 6 mois vit sans doute dans la crainte d’une nouvelle intrusion d’un détachement républicain.

Acte de sépulture d’Henry Mimault, (AD79 Pugny BMS 1792-1804, vue 5/175)

Henry Mimault et Pierre Paul, deux victimes qui sont de simples habitants, peut-être combattants vendéens.   

Henry Mimault, sabotier, était le descendant d’une vieille famille de Chanteloup et Pugny. Né en 1750 à Moncoutant, il s’était marié à Marie Rose Jadeau en  1783 à Pugny. Ils ont eu ensemble 3 enfants dont seule une fille, Marie, née en 1789, a vécu. Lors de son mariage précoce en 1804 à seulement 15 ans, il semble  qu’elle était alors orpheline.  Son mari, Jean Pierre Gautreau était un ancien combattant vendéen de Pugny.

Pierre Pol (ou Paul), était un maçon de la Chapelle Saint Laurent. Né en 1737 à Secondigny. Il s’y est marié à Marie Jeanne Maynard en 1764. Ils ont eu ensemble 7 enfants né à Pougne, Largeasse et Saint Jouin de Milly. Sa femme est décédée à Monfermier, village près du bourg de la Chapelle Saint Laurent,  le 19 février 1794 (acte de décès rédigé sur le registre d’état civil républicain, apparemment mort naturelle). Son frère, Réné Paul,  était alors propriétaire d’une partie de l’auberge des 3 piliers à Pitié (demande d’indemnisation de 1811 pour reconstruction, AD 79 1M604). Rien n’indique que Pierre Paul ait été combattant vendéen.

Jacques Mesnard : un personnage qui soulève de nombreuses questions. 

Jacques Mesnard,  marchand à la Championnière de La Chapelle Saint Laurent, y est né en 1762, et n’avait pas 38 mais 32 ans. Nous n’avons pas trouvé d’indice concernant son mariage.  Il était donc probablement célibataire. Son entourage familial très particulier peut faire émettre plusieurs hypothèses sur les circonstances de sa mort.

Acte de sépulture de Jacques Mesnard (AD79 Pugny BMS 1792-1804, vue 4/175)

Jacques était le fils aîné de Charles Mesnard, marchand « fabriquant » à la Championnière,  et de Marie Dugast ( décédée en 1790). Ce couple Mesnard-Dugast a eu 5 enfants dont 4 ont vécu. En plus de Jacques, Alexis né en 1763, Catherine née en 1771 et Madeleine née en 1774. Les Mesnard étaient une vieille famille de notables de Largeasse. Charles Mesnard était ainsi le cousin germain par alliance de Pierre Puichaud Duvivier, bourgeois républicain de Moncoutant, dont la maison avait été saccagée lors de la révolte d’août 1792.

Une affaire qui illustre la complexité de la guerre civile

Fin juin 1793, alors que les troupes républicaines de Westermann ont chassé l’armée vendéenne de Parthenay, une bande de soldats vendéens menés par Louis Gauffreteau, maçon de la Chapelle Saint Laurent, « est allée dans la maison du nommé Mesnard à la Championnière, pour le forcer de leur donner des comestibles, et sur le refus du dit Mesnard, l’a ainsi que ses enfants couché en joue, et l’a menacé de mettre le feu à sa maison. Il (Gauffreteau) est allé… notamment dans le courant du mois de juillet (1793) au bois du moulin aux Chèvres où les troupes de la république eurent un échec« .

Extrait du jugement de Louis Gauffreteau le 3 décembre 1793 mentionnant l’enrôlement forcé de Charles Mesnard et les menaces sur sa famille. ( AD 85 en ligne, archives de la guerre de Vendée conservées aux archives nationales cote AN BB3 15/10 vue 1/8 )

Nous savons que Charles Mesnard est « décédé en ville de Châtillon pendant la guerre de la Vendée dans le courant de l’année 1793 » (acte de mariage de son fils Alexis en 1814, AD 79 en ligne mariage 1803-1816 Chap. St Laurent vue 223/255).   Il a donc probablement été emmené de force par Gauffreteau et été tué début juillet lors des combats à Châtillon/sur/Sèvre où l’armée républicaine a été finalement écrasée.

Jacques Mesnard fait-il partie des « déclarations des différents témoins qui ont été produits » contre Gauffreteau lors de son procès en décembre 1793 à Niort?  On peut le supposer.

Linteau de 1776 dans hameau de la Championnière de ce qui fut probablement la maison Mesnard. Photo JP Mortaud

Finalement, que s’est-il produit le 11 mai 1794 à Pugny ? 

Un nouveau massacre lors d’une incursion républicaine ?  Les soldats bleus auraient alors tué dans leur folie meurtrière un homme qui n’était probablement pas du tout lié au insurgés vendéens? C’est possible.

Autre hypothèse : des soldats bleus tuent Mimault et Paul dans une escarmouche, et ensuite des combattants vendéens exaspérés, seraient aller trouver Jacques Mesnard, suspect d’amitiés républicaines,  et l’auraient exécuté en représailles? C’est aussi possible car on sait qu’il y en a eu à cette période plusieurs règlements de compte par des bandes vendéennes dans les environs de Pugny (Burnet-Merlin curé constitutionnel de la Chapelle Seguin  en avril 1794 ;  Dominique Cottenceau, officier municipal de Largeasse, le 5 juin 1794)

Cependant plusieurs éléments viennent encore compliquer les choses. Nous avons retrouvé un témoignage déposé chez notaire le 31 décembre 1793 de Jacques Mesnard en faveur de Jean-Clément Cendre, maire de Pugny, arrêté  comme chef vendéen et qui sera guillotiné à Niort en mars 1794. En cette période de terreur,  ce témoignage était un acte de courage qui pouvait coûter cher à son auteur. Jacques Mesnard n’a rien d’un révolutionnaire fanatique.

Transcription de l’acte notarié de témoignages en faveur de J-C Cendre. 31/12/1793 Etude Fradin Beliard Moncoutant

Enfin ses sœurs Catherine et Madeleine se marieront en 1795 et en 1797 à René Fradin, de Pugny et Jean-Pierre Roy,  de Boismé, tous les deux meneurs et soldats vendéens. Auraient-elles pu se marier aux compagnons d’armes de ceux qui auraient forcé leur père à aller combattre et ensuite tué leur frère?

Dans l’état actuel de nos connaissances,  nous pouvons  seulement constater 3 victimes de plus, dans une guerre civile abominable qui a déchiré les communautés villageoises.

De toutes les recherches que j’ai effectué sur Pugny, cet article est celui pour lequel j’ai passé le plus de temps à chercher des bribes de vérité. Je n’y ai trouvé que de nouveaux morts et de nouvelles  manifestations de la violence qui a dévasté notre région.

La mémoire de ces faits a sans doute animé de nombreuses veillées longtemps après la guerre. Mais elle a probablement aussi entraîné chez de nombreuses personnes une volonté d’oubli de toutes ces horreurs.

J-Philippe Poignant.

Merci à Jean-Pierre Mortaud et Raymond Deborde pour leur éclairage sur la famille Mesnard, ainsi qu’à Michel Chatry qui m’a confié la transcription de l’acte notarié du 31/12/1793.